Tant sur les terrains de sport qu’en entreprise, l’incertitude et la complexité dominent. Face à des adversaires imprévisibles ou des marchés en constante évolution, s’accrocher à des plans rigides et à des attentes fixées peut être davantage un frein qu’un atout.
Cet article explore comment, en s’inspirant des stratégies sportives, les entreprises peuvent triompher dans des environnements complexes.
💡 Si vous n’êtes pas familier avec la notion de complexité, je vous invite à vous renseigner sur le Cynefin Framework.
Quelles leçons d’agilité nos organisations peuvent-elles apprendre des athlètes de jiu-jitsu brésilien, de natation, de basket ou encore de boxe ?
Quels liens entre leurs pratiques et celles de nos entreprises libérées, le lean manufacturing ou encore nos roadmaps et nos méthodes de travail ?
La réponse ci-dessous !
Maîtrise de soi et réactivité vs contrôles rigides, l’exemple par le Jiu-jitsu brésilien
Au jiu-jitsu brésilien comme au judo, tout commence par un grip, un premier contact avec l’adversaire en saisissant son kimono ou un membre de son corps. Cette saisie permet d’avoir un premier contrôle sur l’adversaire avant d’avancer sur une position ou d’effectuer quelconque technique. Aucune projection, clé ou passage de garde ne se fait sans grip.

Photo de Tristan Vergnault issue du site de mon club Process https://processjj.fr/
Ces arts martiaux illustrent parfaitement la distinction entre une sensation de maîtrise d’une situation versus une véritable maîtrise de soi. Certes, réussir à avoir des grips sur son adversaire, tout en l’empêchant d’en avoir sur nous, donne un avantage. Cependant, maintenir fermement un grip n’est qu’une illusion de contrôle et se focaliser sur la recherche et le maintien de ces contrôles ou se satisfaire de les avoir est une grave erreur.
En effet, en réponse à la rigidité et la force brute, les athlètes de haut niveau savent rester fluides et réactifs ce qui permet même d’utiliser la force d’un adversaire contre lui-même. Nous n’avons pas de maîtrise sur les mouvements de notre adversaire mais nous en avons sur notre corps et donc sur la réponse que nous pouvons apporter aux dynamiques externes. Il ne tient qu’à nous-même de les utiliser à notre avantage.
Alex Sodré (en bleu) profitant d’un contrôle au col de son adverse pour lui faire une clé de bras à la volée.
Dominique Bell (à gauche) profitant d’un contrôle au col de son adversaire pour le projeter.
Dominique Bell (à gauche) profitant d’un contrôle au col de son adversaire pour le projeter.
💡 Prendre une décision dans un faux contrôle de la situation peut amener à une décision précipitée et/ou erronée. Dans le sport, cela peut amener à se faire contrer, en entreprise cela peut avoir des conséquences bien pire ! (je suis sûr que vous devez avoir des exemples en tête)
Il existe des centaines de grips possibles en considérant les parties du kimono saisissables, les mains qui saisissent, la manière d’empoigner ou même la position relative des combattants. Vous disposez, au même titre, d’une multitude de metrics différents pour “contrôler” l’état de santé de vos produits et de vos organisations.

Issue des règles de la Fédération internationale de Judo https://rules.ijf.org/page-12
Pour autant qu’il est vital de “surveiller” son environnement, il est crucial d’accepter l’incertitude et de considérer autant, voire davantage, notre maîtrise de soi et notre capacité à réagir efficacement.
<aside> ➡️ Bien que je ne cautionne pas ses blagues, Jean-François Zobrist explicite très bien la différence entre la gestion du certain et le management de l’incertain.
Il l’explique par le prisme de son entreprise libérée, et démontre comment elle a su s’adapter à son environnement, passant du marché de la robinetterie local à celui des moteurs Tesla notamment, en embrassant l’incertitude.
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La technique comme fondement de l’efficacité, trust the process

Laure Manaudou en finale des championnats de France du 200m dos à Dunkerque en 2012. Photo AFP
Dans les sports, l’efficacité technique peut surpasser la force brute.
Dès lors que vous avez déjà piqué une tête, pas besoin d’être Michael Phelps ou Laure Manaudou pour s’en rendre compte : votre vitesse de nage ne dépendra pas seulement de votre force, mais surtout de votre technique.
Ce que l’on considère comme la technique dans les sports individuels peut se comparer aux processus dans nos organisations. Dans les deux cas, l’importance de l’amélioration continue des processus d’une organisation, comme celle de travailler sa technique dans le sport, amène à améliorer notre productivité et nos performances en limitant le gaspillage d’effort.
<aside> ➡️ Reconnaître qu’il faut optimiser un processus est une bonne chose mais parfois, il faut aussi savoir s’en séparer ! La partie The Lost Basics of Muda de la Re-traduction du Lean depuis ses origines l’explique selon la vision originelle de Taiichi Ohno, concepteur du Toyota Production System.
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La perfection des méthodes de travail assure une efficience maximale avec un effort minimal. À l’inverse, développer plus de force sans considérer sa manière de l’appliquer, ne promet pas un gain d’efficacité et peut provoquer l’inverse.
On le remarque aussi dans les sports collectifs où le parallèle est fort entre les stratégies d’équipe et celles de nos entreprises tant sur la vision d’entreprise que sur ses processus.
La tendance face à des situations complexes est souvent la facilité : chercher à la décomplexifier en se focalisant sur certains points précis. L’exemple le plus courant est celui de l’ajout de plus de ressources, quelles que soient leur nature, en pensant que cela va augmenter le rendement global d’une équipe sans avoir à adresser ses processus.
<aside> 💡 “Il nous faut juste des meilleurs joueurs/collaborateurs !” Non ! Je suis fan des Brooklyn Nets donc je peux vous garantir que ça ne fonctionne pas comme ça 🥲🥲🥲
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En effet, chercher à décomplexifier une problématique, c’est nier la dimension holistique de sa nature.
Une approche systémique pour une vision holistique
Comme abordé avec l’analogie au Jiu-jitsu brésilien, nos metrics peuvent nous donner un faux sentiment de compréhension et de maîtrise de notre environnement. Le piège supplémentaire est de se focaliser uniquement sur les critères les plus tangibles en niant d’autres critères plus difficiles voire impossibles à mesurer.
People telling me [about] my stats and I’m trying to say it’s a team basketball !
Nikola Jokić
Le basketteur Nikola Jokić en est le parfait exemple. Lorsqu’il est sur le terrain, il est très loin d’être le plus rapide ou athlétique. Même s’il arrive aisément à remplir la feuille de statistiques, ce n’est pas tant ce point là qui en fait un des meilleurs joueurs du monde actuel : champion l’année passée et se dirigeant vers un 3ème titre de Most Valuable Player cette année. Ce qui fait la beauté de son basket, c’est sa vision de jeu, sa capacité à anticiper les mouvements sur le terrain et à faire les bonnes passes, au bon moment, ainsi que de se placer lui-même au bon endroit, au bon moment ce qui a pour effet de maximiser le talent de ses coéquipiers.
En reprenant les mots du média français Trashtalk : “Si Niko prend un tir, c’est qu’il DOIT prendre un tir, et il en va de même pour les passes et les rebonds. Jamais une action superflue, jamais un move forcé, et si le copain est ouvert bah on fait confiance au copain.”
Vidéo du média Thinking Basketball illustrant comment Jokić réussi à créer des opportunités pour ses coéquipiers et le comparant à d’autres légendes de cet exercice dont Magic Johnson et Jason Kidd.
Si l’on veut apprécier son impact de manière holistique, il ne faut donc pas seulement regarder ses stats en points, en rebonds ou même en passes. Il faut aller voir plus loin pour constater par exemple, que ses coéquipiers ont une meilleure efficacité en tir depuis qu’ils jouent avec lui. Il faut aller voir plus loin pour constater encore que l’équipe, dans sa globalité, a un bien meilleur ratio de points marqués par possessions lorsqu’il est sur le terrain plutôt que sur le banc de touche.


Sa vision de jeu et son intelligence situationnelle, difficiles à quantifier, illustrent parfaitement l’importance des soft skills en entreprise.
Comme le Joker, qui amène ses coéquipiers à être plus efficaces sur le terrain, les leaders en entreprise peuvent maximiser le potentiel de leurs équipes en valorisant et en développant les compétences interpersonnelles et la réflexion stratégique.
<aside> 💡 Nos entreprises devraient reconnaître et ne pas sous-évaluer les soft skills qui jouent un rôle aussi crucial, sinon plus, que les hard skills traditionnels dans l’atteinte de performances.
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Se concentrer sur des vanity metrics obscurcit des contributions essentielles et nuance la compréhension des véritables dynamiques de groupe. Une approche holistique et systémique offre une perspective bien plus riche et précise de la performance et du potentiel.
En dépassant une approche centrée uniquement sur les indicateurs de performance traditionnels, nos organisations peuvent comprendre et bâtir des équipes plus adaptées aux défis complexes.
NB : Je me suis d’ailleurs concentré sur l’impact d’un joueur en particulier pour cette comparaison mais il ne faut justement pas nier la capacité de ses coéquipiers à s’adapter à sa vision de jeu, le travail de ses coachs et un tas d’autres facteurs qui font que cela fonctionne aussi bien.
Agile dans ses baskets, agile dans sa tête
Une autre clé pour le succès sportif est la capacité à adapter son plan en fonction du contexte.
Un boxeur qui s’accrocherait rigidement à une feuille de route sans tenir compte des imprévus induits par le comportement de son adversaire pourrait se retrouver très vite dans les cordes.
Everyone has a plan until they get punched in the mouth.
Mike Tyson
Dans des stratégies plus long termes, l’histoire de la boxe nous offre aussi des exemples éloquents de la diversité des chemins vers le succès. Muhammad Ali et Mike Tyson, deux des plus grands champions de l’histoire, ont atteint des sommets en empruntant des routes radicalement différentes. D’un côté The Greatest était célèbre pour sa mobilité et son côté « vole comme un papillon, pique comme une abeille”, de l’autre Iron Mike l’était pour sa puissance et son agressivité à chercher un KO dès le 1er round.

Montage fan-made de Muhammad Ali (à gauche) et Mike Tyson.
Ces exemples démontrent qu’il n’existe pas de formule unique pour atteindre l’excellence et cette leçon s’applique pleinement à nos objectifs également : copier bêtement les stratégies d’une entreprise à succès sans considérer les atouts et les contextes spécifiques de sa propre organisation n’assure en aucun cas d’apporter le même résultat.
<aside> 💡 Ce n’est pas pour autant qu’on ne peut pas piocher des bonnes pratiques et qu’il faut toujours ré-inventer la roue mais comme le dit Henrik Kniberg au sujet du *Spotify Model* qu’il a co-créé : “Do copy paste other companies but make sure you also adapt”.
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Par ailleurs, nos roadmaps peuvent nous mener à cet écueil. En détaillant les étapes à suivre pour atteindre un objectif à moyen ou long terme, une roadmap devient parfois décrite et appliquée comme un chemin de fer sans prendre en compte la multitude de possibilités différentes pour réussir.
C’est pourquoi, nos roadmaps devraient être envisagées comme des guides flexibles plutôt que des itinéraires fixes. Elles doivent être réévaluées et adaptées régulièrement, non pas en visant une destination finale immuable, mais en suivant une direction, un cap, qui peut évoluer avec le temps. Cette approche permet de rester agile et réactif, prêt à saisir de nouvelles opportunités ou à contourner des obstacles imprévus.

<aside> ➡️ D’autres modèles existent pour permettre un alignement des équipes :
- l’Outcome-based Roadmap qui met l’accent sur les résultats attendus plutôt que sur les fonctionnalités pour y parvenir en laissant plus de liberté avec son format NNL.
- le North Star Framework qui décline une stratégie produit depuis une seule et cruciale metric qui de facto évolue selon les actions de l’entreprise et les réactions du marché.
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En somme, adopter des objectifs de l’ordre d’une direction plutôt que d’une destination nous assure de pouvoir explorer plusieurs chemins. Cela permet également de s’ajuster en fonction des réalités changeantes de nos problématiques, de la même manière qu’en boxe, on ajuste son plan avant chaque combat, mais aussi entre chaque round, voire en temps réel.

Terence Crawford, jambe gauche devant, dominé.

Crawford prend l’avantage en changeant sa garde.
GIFs tirés d’un article de BadLeftHook narrant comment Terence Crawford, dominé par le Cubain Yuriorkis Gamboa en début de rencontre, a su s’adapter et décrocher la victoire en passant d’une garde de droitier à une garde de gaucher, dite southpaw, au milieu de la 3ème reprise*.*
<aside> 💡 Cela traduit aussi l’importance de l’expérimentation et des cycles itératifs courts et réguliers, comme en Scrum par exemple. Ils permettent de se confronter au marché et/ou aux utilisateurs afin d’avoir cette boucle de feedback nécessaire à l’adaptation et l’amélioration.
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Conclusion : un retour au source du rugby nécessaire ?
En explorant les parallèles entre le sport et l’agilité en entreprise, nous avons voyagé à travers diverses disciplines, du Jiu-jitsu brésilien et sa leçon sur la distinction entre la maîtrise de soi et le contrôle rigide, à la natation qui met en avant l’importance cruciale de la technique sur la force brute. Nous avons observé comment un athlète d’exception comme Nikola Jokic transcende les métriques traditionnelles par sa vision de jeu et son intelligence situationnelle, et comment les grands champions de boxe, tels que Muhammad Ali et Mike Tyson, illustrent la diversité des chemins vers le succès.
Ces leçons sportives convergent toutes vers un enseignement fondamental pour les entreprises cherchant à naviguer dans la complexité : l’importance d’une approche flexible, réactive, et holistique.
Le concept du Scrum en gestion de projet tire ses racines de The New New Product Development Game, un article pionnier qui comparait le développement de produits innovants à la fluidité et à l’intelligence collective d’une équipe de rugby. Cette analogie soulignait la manière dont les équipes de rugby avancent ensemble, en passant le ballon de main en main, en s’adaptant constamment à l’environnement du jeu, tout en gardant un objectif commun.
Les membres de l’équipe ont un rôle attitré, pour autant tous ont la capacité de marquer un essai. Face à des adversaires coriaces, la victoire dépend moins de leur force brute que de la capacité à s’adapter, à apprendre et à évoluer ensemble.

La numéro 9 des Bleues, Laure Sansus, contre l’Angleterre, le 16 novembre 2019.
Ce retour aux sources du Scrum nous rappelle que l’essence de l’agilité repose sur bien plus que la simple exécution de tâches dans un cadre flexible. Elle est fondée sur une véritable intelligence collective où chaque membre de l’équipe est impliqué dans une démarche holistique pour résoudre les problèmes, anticiper les changements, et innover ensemble.
Ainsi, les entreprises peuvent s’inspirer de ces principes fondamentaux du rugby pour avancer avec cohésion et adaptabilité, embrassant la complexité avec une stratégie collective qui reconnaît et valorise les forces uniques de chaque individu.
Adoptons ces principes d’agilité, d’adaptabilité, et d’intelligence collective inspirés par le monde du sport pour transformer les défis en opportunités d’innovation et de croissance. En revenant aux sources de ce qui rend une équipe de rugby – et par extension, toute équipe – véritablement agile et performante, nous pouvons créer des organisations non seulement capables de naviguer dans l’incertitude, mais aussi de prospérer en son sein.
Mais l’apprentissage ne s’arrête jamais ! Voyez-vous d’autres leçons du sport applicables à nos organisations ? Certaines analogies résonnent-elles particulièrement avec des situations vécues ? Avez-vous d’autres méthodes ou outils à partager ?
<aside> 💬 N’hésitez pas à enrichir cet article en commentaire du post LinkedIn associé ! 🙂
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Un grand merci pour la relecture à mes collègues Clémence Fradin et Mathilde Wiss ainsi qu’à Marine Prévond, Omar Abdalla, Aimen Zenasni.

<aside> ✍️ Rémi Koci Digital Lover chez *Inöweeno.*
Compétiteur sportif et flibustier de vos produits agiles !
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Pour aller plus loin :
- Analogie entre processus de développement agile et Formule 1 https://www.qrpinternational.fr/blog/methode-agile/la-formule-1-exemple-parfait-dun-sport-agile/
- Transformation managériale et culture d’entreprise chez les Brooklyn Nets https://www.aneo.eu/blog/developper-culture-gagne-brooklyn-nets
- J’ai écrit cet article seul mais je me suis servi de ChatGPT pour travailler en intelligence collective. Si ce sujet vous intéresse, je vous conseille cette vidéo explicative https://www.youtube.com/watch?v=2IK3DFHRFfw


